Lutter contre les désordres de l’information à une époque de bouleversements

Le 15 octobre 2026
Ottawa (Ontario)

(Le discours prononcé fait foi)


Bonjour,

C’est un plaisir d’être ici à l’invitation de l’Institut international des communications.

À titre de Commissaire à l’information du Canada, mon travail et celui accompli par l’Institut se recoupent dans certains domaines très importants.

Voilà pourquoi je suis heureuse de vous faire part de mon point de vue en cette période de profondes transformations.

J’ai d’abord assumé ce rôle en 2018, après une longue carrière de juriste et de cadre au gouvernement.

Quand j’ai accepté le poste, je pensais que mon travail consisterait à enquêter sur des plaintes concernant les demandes du public visant des documents relevant d’institutions fédérales.

Je comprenais aussi qu’une partie importante de mon mandat consistait à faire respecter le droit d’accès, comme le prévoit la Loi sur l’accès à l’information.

Mais je n’aurais pu prévoir les nouvelles menaces qui pèseraient sur ce droit au cours de mon mandat.

J’aurais certainement eu du mal à imaginer qu’un jour je serais appelée à me prononcer sur la tendance alarmante qui est le sujet de cette allocution.

Je fais référence à l’émergence d’un écosystème d’informations fausses, trompeuses ou nuisibles, qui perturbe la capacité du public de comprendre les enjeux et de prendre des décisions éclairées.

Un phénomène qu’on appelle les « désordres de l’information ».

L’émergence des désordres de l’information

Partout dans le monde, les institutions démocratiques sont confrontées à une convergence de forces perturbatrices.

L’intelligence artificielle — ou IA — refaçonne la façon dont l’information est créée et diffusée.

Elle le fait en permettant de produire et de partager du contenu à une vitesse et à une échelle sans précédent.

Les progrès de l’IA font en sorte qu’il est de plus en plus difficile de distinguer les renseignements authentiques, exacts et fiables.

Les plateformes de médias sociaux continuent d’augmenter la vitesse à laquelle les récits se répandent dans les sociétés autour du monde, d’accélérer la propagation de fausses informations et d’accroître la division.

La confiance envers les institutions publiques est mise à rude épreuve.

L’instabilité géopolitique a intensifié la concurrence pour l’information elle-même.

Des intérêts divergents s’efforcent d’influencer ce que voit le public, de façonner son opinion et de contrôler le débat public.

Les citoyens et citoyennes doivent donc de plus en plus naviguer dans un environnement où il peut être difficile de distinguer le vrai du faux et où il est possible de prendre les apparences pour la réalité.

Bien que les technologies soient nouvelles, le défi sous-jacent n’est pas nouveau :

Les démocraties ont toujours reposé sur des citoyens et des citoyennes qui ont accès à de l’information exacte et fiable.

Ce qui est différent aujourd’hui, c’est l’ampleur, la rapidité et la sophistication de la communication des informations fausses ou trompeuses.

De plus en plus, je constate cette réalité dans mes enquêtes.

Je reçois souvent des plaintes de personnes persuadées que les caviardages sont motivés par des considérations indues plutôt que par l’application légitime des exceptions prévues par la loi.

D’autres insistent sur le fait que les institutions fédérales refusent de communiquer des documents qu’elles croient devoir exister, sur la base d’informations obtenues à partir de sources peu fiables.

Dans un tel environnement, la transparence n’est pas qu’une question de bonne gouvernance.

Elle est nécessaire pour la démocratie.

En tant que Commissaire à l’information du Canada, je considère le droit d’accès à l’information non seulement comme un droit quasi constitutionnel, mais aussi comme l’un des outils institutionnels les plus puissants dont disposent les gouvernements pour renforcer la confiance du public et contrer les récits faux ou trompeurs.

Pas parce que le droit d’accès peut éliminer les désordres de l’information. Il ne peut pas.

Mais parce qu’un gouvernement ouvert offre quelque chose d’indispensable en temps d’incertitude :

Des faits fiables et vérifiables.

L’accès rapide à de l’information gouvernementale exacte permet aux citoyens et citoyennes, aux journalistes, aux chercheurs et aux parlementaires d’examiner les décisions, de remettre en question les suppositions et de demander des comptes aux institutions.

Autrement dit, la transparence contribue à créer les conditions dans lesquelles les faits peuvent s’imposer. Elle fournit un point de référence fiable permettant d’évaluer les allégations, les rumeurs et les conjectures.

Désordres de l’information et crise de confiance

Lorsque l’on aborde les désordres de l’information, une grande attention est accordée à la manière dont le problème se propage : acteurs malveillants, campagnes de manipulation, hypertrucages et amplification algorithmique.

Ces préoccupations sont réelles.

Cependant, un autre facteur mérite la même attention.

Les récits trompeurs prolifèrent dans les environnements où l’information fiable est absente, inaccessible ou retardée.

Lorsque les gens n’ont pas accès à de l’information crédible provenant de sources officielles, ce sont des hypothèses qui comblent le vide.

Ils peuvent se tourner vers des sources non fiables, voire délibérément trompeuses.

Lorsque les explications officielles arrivent des mois ou des années après la prise de décisions, d’autres récits prennent de l’ampleur.

Et lorsque les institutions semblent réticentes à communiquer de l’information, les citoyens et citoyennes commencent naturellement à se demander quels renseignements ne sont pas communiqués et pourquoi.

Durant mon mandat, j’ai souligné le lien étroit entre la transparence et la confiance du public.

L’accès à l’information n’est pas un service offert à la discrétion du gouvernement.

Les Canadiens et Canadiennes ont le droit de savoir comment les décisions publiques sont prises, comment les fonds publics sont dépensés et comment le pouvoir est exercé.

Aujourd’hui, notre défi n’est pas simplement de protéger les droits d’accès.

Il consiste à veiller à ce qu’ils demeurent pertinents dans un environnement informationnel en constante évolution.

Le droit à l’information à l’ère du numérique

Lorsque la Loi sur l’accès à l’information du Canada est entrée en vigueur en 1983, elle était considérée comme un modèle de législation progressiste.

Le monde dans lequel elle a été créée, toutefois, ressemble très peu au monde dans lequel nous vivons aujourd’hui.

Les documents gouvernementaux ne sont plus principalement conservés dans des classeurs.

Les décisions clés sont souvent discutées et prises sur des plateformes de messagerie, des applications collaboratives et des canaux numériques.

De grandes quantités d’information sont générées chaque jour.

Les données se déplacent instantanément entre les systèmes et les administrations.

Et pourtant, un grand nombre de pratiques de gestion de l’information et de cadres législatifs demeurent ancrés dans une époque révolue.

Au cours de mon mandat, à plusieurs reprises, j’ai indiqué aux comités parlementaires que le système d’accès du Canada doit évoluer pour refléter la façon dont l’information est réellement créée, communiquée et conservée au 21e siècle.

Il ne faut pas que les décisions importantes disparaissent dans des conversations qui ne sont pas consignées ou des canaux numériques fragmentés.

Les institutions publiques doivent veiller à ce que les documents soient correctement sauvegardés, gérés et conservés.

Il ne s’agit pas seulement d’une question administrative.

Le droit d’accès dépend de l’existence de documents fiables.

Sans documents adéquats, il devient difficile d’assurer une véritable reddition de comptes, et la confiance du public en pâtit.

La transparence comme antidote à la mésinformation

Ce qui m’apparaît de plus en plus clair, c’est que la transparence ne doit pas être considérée uniquement comme un mécanisme de réponse.

Elle doit aussi être une stratégie de prévention visant à éviter l’apparition de vides informationnels.

Trop souvent, les institutions fédérales considèrent que l’accès à l’information n’intervient qu’après la prise d’une décision.

Une demande arrive. Les documents sont repérés. Ils sont examinés afin de déterminer si des exceptions s’appliquent. Une réponse est finalement fournie.

Bien que ce processus demeure essentiel, il ne suffit pas.

À une époque où règnent les désordres de l’information, la transparence doit être intégrée beaucoup plus tôt.

J’ai souvent dit que la meilleure demande d’accès est celle qui n’a pas eu besoin d’être faite parce que l’information était déjà accessible.

La divulgation proactive réduit l’incertitude, renforce la confiance et aide à prévenir la désinformation.

Les citoyens et citoyennes ne devraient pas avoir à se battre pour obtenir des renseignements courants.

Le gouvernement a déjà l’obligation légale de publier de l’information de façon proactive.

En vertu de la partie 2 de la Loi sur l’accès à l’information, les contrats d’un montant supérieur à dix mille dollars, les rapports déposés au Parlement et certains documents de breffage doivent être divulgués de façon proactive.

Ce n’est toutefois pas suffisant.

Les institutions fédérales devraient, dans la mesure du possible, publier volontairement les informations les plus demandées, particulièrement les documents qui font l’objet de demandes répétées par l’entremise du système d’accès.

Lorsque les gouvernements savent qu’une information suscitera inévitablement l’intérêt du public ou fera l’objet de demandes d’accès, il y a souvent un avantage considérable à la communiquer rapidement, tout en fournissant le contexte nécessaire.

Lorsque des initiatives d’envergure sont lancées, la transparence doit être prise en considération dès le départ.

Lorsque des décisions stratégiques importantes sont prises, le raisonnement qui les sous-tend doit être clairement communiqué.

Lorsque des fonds publics sont dépensés, la divulgation devrait être attendue.

Intelligence artificielle et authenticité

Aucune discussion sur les désordres de l’information ne serait complète sans aborder l’intelligence artificielle.

Celle-ci recèle un énorme potentiel.

Elle peut accroître la productivité, améliorer la prestation de services et appuyer la prise de décisions fondée sur des données probantes.

Mais elle amène aussi de nouveaux risques.

La capacité de générer du texte, des images, de l’audio et de la vidéo convaincants à grande échelle a fondamentalement transformé le domaine de l’information.

Pour la première fois, les citoyens et citoyennes peuvent être confrontés à du contenu qui semble authentique tout en étant entièrement faux.

Dans cette réalité, l’accès à de l’information publique fiable est d’autant plus important.

À l’ère de l’IA, l’accès à l’information remplit une fonction supplémentaire : il offre des points de référence fiables qui permettent aux citoyens et citoyennes d’évaluer ce qu’ils voient en ligne.

Les institutions publiques ont donc un rôle important à jouer dans la protection de l’intégrité de l’environnement informationnel.

Le besoin d’une culture d’ouverture

La législation est importante.

La technologie est importante.

Les ressources sont importantes.

Mais la culture est aussi importante.

Les lois peuvent établir des obligations. La technologie peut améliorer les systèmes. Les ressources peuvent accroître la capacité. Mais rien de tout cela ne saurait remplacer un engagement sincère envers l’ouverture.

Lors de mes comparutions devant le Parlement, j’ai toujours soutenu que la transparence devait être adoptée comme valeur institutionnelle, appuyée par les dirigeants et mise en pratique dans l’ensemble de la fonction publique.

Les règles peuvent exiger la divulgation, mais seuls les dirigeants peuvent faire de l’ouverture la norme.

Ce sont les dirigeants qui définissent les attentes.

Ils décident si la transparence est adoptée comme valeur ou considérée comme une obligation qu’il faut minimiser.

Une culture d’ouverture reconnaît que l’information gouvernementale appartient en fin de compte au public.

Elle considère que la divulgation doit être la règle et non l’exception.

Et elle comprend que la transparence n’est pas une menace pour un gouvernement efficace.

Elle est un préalable à la confiance du public.

À une époque où la confiance se trouve fragilisée, cette distinction revêt une importance énorme.

Un défi mondial

Les problèmes que j’ai décrits ne sont pas propres au Canada.

Dans les sociétés démocratiques, les commissaires à l’information, les organismes de réglementation, les journalistes, les organisations de la société civile et les gouvernements sont confrontés à la même question fondamentale :

Comment préserver la confiance du public envers les institutions publiques?

C’est pourquoi des occasions comme celle-ci sont si précieuses.

Les solutions ne viendront pas d’une seule institution ou administration.

Elles découleront d’une collaboration entre les gouvernements, les organismes de réglementation, l’industrie, le milieu universitaire, et les citoyens et citoyennes.

Conclusion

Permettez-moi de conclure par un simple appel à l’action.

Les désordres de l’information sont souvent présentés comme une bataille contre le faux.

C’est certainement une partie du défi.

Mais il est tout aussi important de veiller à ce que la vérité demeure accessible.

Le moyen le plus efficace pour faire face à l’incertitude n’est pas le secret.

Il s’agit d’information crédible, opportune et digne de confiance.

Pour ceux d’entre nous qui travaillent au gouvernement, cela signifie créer, conserver et rendre accessibles les documents qui permettent aux citoyens de comprendre les décisions publiques.

Pour ceux d’entre nous qui œuvrent dans les domaines des communications, de la réglementation, du journalisme, du milieu universitaire et de la société civile, cela signifie continuer à renforcer l’environnement informationnel sur lequel reposent les démocraties.

La transparence n’éliminera pas la mésinformation, et les lois sur l’accès à l’information ne suffiront pas à elles seules à remédier aux désordres de l’information.

Mais la transparence demeure l’un de nos meilleurs moyens de défense contre ce phénomène.

Lorsque les gouvernements créent et conservent des documents, les citoyens et citoyennes sont mieux outillés pour comprendre les décisions, demander des comptes aux institutions et prendre des décisions éclairées.

Dans ce contexte, la mésinformation a moins de chances de s’imposer.

Nous vivons à une époque de bouleversements.

Et pourtant, les principes démocratiques qui nous guident demeurent remarquablement constants :

Ouverture.

Reddition de comptes.

Transparence.

Et la conviction que les citoyens et citoyennes ont le droit à l’information.

Ces principes ne sont pas des vestiges d’une autre époque. Ils comptent parmi nos outils les plus puissants pour relever les défis de l’ère numérique.

Merci.

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